De l’autre côté du miroir

balade moto thème alice au pays des merveilles
« Ici, voyez-vous, il faut courir aussi fort qu’on le peut simplement pour rester au même endroit. Si on veut se rendre ailleurs, il faut courir encore au moins deux fois plus vite. » Lewis Caroll

Préparation du véhicule

Dans un blog de balade à moto mixte et à 4 mains, il serait peut-être temps qu’une délicate touche de poésie prenne un peu le contrôle de la plume. Allons fichtre, faisons péter le rose fushia et la paillette ! Parce qu’ils sont bien mignons nos motards, mais ça reste quand même lourdaud et barbouillé de cambouis tout ça.

Aujourd’hui je vous propose donc de jouer à Alice et de passer de l’autre côté du miroir. Ou de la selle plus précisément, et d’embarquer votre côté féminin avec moi pour un périple qui vous fera traverser plusieurs dimensions.

Au départ, tout commence de la même manière : on enfile blouson, puis casque puis gants. Dans cet ordre là oui c’est plus pratique. Si si, j’ai déjà testé, le blouson après le casque, c’est une vraie galère… C’est ensuite que les choses changent, que votre vision s’agrandit, que les détails apparaissent, que les sensations vous assaillent. Je ne pourrai sans doute jamais savoir si mon chauffeur ressent les mêmes émotions et vibre de la même manière. Je suppose que son ressenti est différent. Trouver la bonne trajectoire, passer la bonne vitesse au bon moment, observer l’asphalte pour éviter les écueils… : forcément ça demande une attention particulière, dont je suis absoute pour une bonne partie même si je surveille la route pour l’accompagner dans ses mouvements. Cela me laisse une liberté inégalable pour profiter du paysage, des couleurs, de la puissance d’une eau cristalline qui jaillit d’une cascade à flanc de montagne, de cette anfractuosité dans la roche qui invite à la découverte, des détails… Des torrents de détails (et ceux de montagne aussi d’ailleurs) que j’emmagasine consciencieusement dans ma petite caboche.

 


On enfourche la moto et gaz !

Le premier miroir que nous franchissons s’appelle le Col du Lautaret, juste après la retenue du lac de Chambon, vers Mizoën, avec une vue à vous défriser les moustaches. La route qui y mène, sinueuse et prometteuse de bonnes sensations, permet de traverser le pittoresque village de la Grave pour admirer les glaciers de la Meije. Après presque deux mois de fortes chaleurs sur Grenoble qui n’ont même pas laissé quelques névés à admirer, nous voici en face de neiges éternelles. Selon l’orientation que prend la moto dans les virages et quand la glace est exposée au soleil (qui prédomine en ce magnifique premier dimanche d’automne), le glacier semble devenir noir de jais avec des reflets mordorés. La roche tout autour est sombre, de loin on dirait du basalte et par réflexe (stupide) on cherche des yeux le volcan.

Mizoën moto eau des glaciers
Les rayons du soleil dansent avec la nature
Vers Mizoën, une eau presque savonneuse

On redescend ensuite vers Briançon, notre second miroir, pour une courte halte « photos pourries » : beaucoup de fils électriques, d’espaces en travaux, de poteaux. C’est dommage, les fortifications à la Vauban se perdent dans cette modernité, on les devine à peine. C’est aussi ça le jeu des balades à moto, ma pauvre Lucette : le cadrage de nos appareils numériques ne rend pas toujours hommage à la majesté des lieux. Un nouveau miroir de traversé pour notre Alice cependant : nous abandonnons le Dauphiné pour pénétrer dans les Hautes-Alpes qui déjà fleurent bon le Sud. Les températures sont clémentes, parfois trop, et mon royal popotin tient toujours le coup pour le moment. Ca ne va pas durer…

C’est ici que je ressens une sorte de contradiction assez perturbante. Je me sens à la fois minuscule et gigantesque. Toute petite face à cette nature verdoyante, rebondie, plurielle, gigantesque… Et à la fois très grande, comme si l’espace était un terrain de jeu pour géants sur lequel il aurait suffit de claudiquer, en sautillant joyeusement d’une pente à l’autre. Ce doit être cela que l’on nomme liberté.

Nous continuons joyeusement le parcours programmé par notre ami Jean-Marc : Montgenèvre, Claviere… Tiens, c’est bizarre, les panneaux de signalisation indiquent maintenant des noms aux sonorités différentes. C’est alors qu’apparait un attroupement assez incongru. Un rassemblement de gentils costumes bleus autour d’une quantité impressionnante de véhicules : motos, camionnettes, fourgons, estafettes… Eux n’ont pas du tout l’air impressionnés en revanche, et nous laissent passer sans même un regard. C’est midi il faut dire, et après les grandes manoeuvres qu’ils ont apparemment effectuées toute la matinée, on les sent plus intéressés par les grands sacs remplis de sandwichs disposés sur des caisses en hauteur que par notre Brünhild. N’empêche, il ne manquait plus qu’un char d’assaut pour parfaire leur panoplie. Ce sont nos lapins bleus/blancs/rouges : ils nous laissent filer de l’autre côté.

La dolce vita à moto

Les routes italiennes sont impressionnantes : de vrais billards. En tout cas de ce côté-ci de la frontière : l’asphalte est un délice. Pas d’ornières, de nids de poules, de bande de bitume rajoutée ou autres joyeusetés accidentogènes. Les glissières de sécurité également diffèrent du pays du saucisson : un renfort horizontal placé très bas en dessous de la glissière classique pour automobiliste imprudent permet d’éviter quelques amputations aux propriétaires de deux-roues. Chapeau les ritals ! Au moins ici on se sent les bienvenus. Bon, ils ne marquent pas que des points, faudrait voir à ne pas exagérer. En effet, au loin dans la vallée, se dresse un immonde nuage de pollution : c’est un écho flagrant (un miroir encore une fois)  à notre chère capitale des Alpes. Turin ne nous attire pas plus que ça, et nous prenons de la hauteur pour retrouver un peu d’air sain. Nous remontons vers le Nord pour traverser notre dernier miroir et pratiquer un chauvinisme viscéral, exercice dans lequel nous excellons.

Barrage mont Cenis moto alpes
Barrage du Mont-Cenis

Retour sur les routes de France

En effet, comment ne pas tomber amoureux de la France à la vue du barrage du Mont-Cenis ? Que ce soit la couleur de l’eau (un bleu froid et électrique – of course –  que je n’avais jamais vu auparavant, qui tranche avec le pâle azur du ciel – mes photos ne rendent pas compte de ce contraste), la remarquable technicité de nos ingénieurs pour construire de tels ouvrages ou bien encore les courbes délicates et rugueuses de cette route qui serpente tout autour…Oui elle est bien belle notre chère vieille France. Nous nous attardons quelques minutes pour contempler ce panorama somptueux et tenter d’apercevoir une marmotte. Je l’ai vue trop tard, elle a joué au lapin blanc elle aussi et a filé au fond de son terrier.

Col de l’Iseran – 2764 m

Ensuite, direction le col de l’Iseran, plus haut col routier des Alpes, qui culmine à 2764 mètres (merci Wikipédia, il m’en manquait 64…). Froid. Glacial. Lunaire. Un vent à décorner un boeuf. Il s’engouffre dans le cou malgré le cache col pour m’arracher mon casque. Les garçons ont pitié de moi et on ne s’attarde pas. Ils ont peur de me voir congeler sur place. C’est là qu’arrive le grand moment existentiel tant redouté par tout motard : par quelle route rentre t’on ? La plus courte, la plus rapide, la plus jolie ? On continue ou on rebrousse chemin ? Cornélien le dilemme BMWiesque (si si c’est dans le dico : « adjectif qualificatif, ce dit de tout objet ou situation incluant une superbe moto bavaroise »). J’ai de la chance, priorité aux dames : on me laisse l’opportunité de choisir. Hors de question de finir cette belle journée sans poésie, j’opte donc pour le Cormet de Roselend. Le gars dans le blouson devant moi m’en a dit tellement de bien que finalement ce n’est même plus un choix, c’est une évidence.

Le Cormet de Roselend, photo non retouchée – Beaufort

Et quelle évidence ! Majestueux. Grandiose. Je cherche les adjectifs mais peu conviendraient aux lieux. Nous nous arrêtons au dessus au bord d’une corniche pour remplir nos mirettes de ce spectacle. Dans le virage devant nous, une passagère à moto tente vainement d’immortaliser la scène avec son appareil photo. J’ai déjà essayé et je peux vous assurer que c’est un exercice de haute voltige. Un hélicoptère longe la crète au dessus de nous et je m’imagine à son bord. Ce doit être un délire total. Ca aurait vraiment été un crève-coeur de manquer ce panorama.

Toutes les bonnes choses ont une fin

Il est temps d’enfourcher la bécane et de retourner au terrier. Il est déjà tard, nous sommes fourbus, les muscles endoloris commencent à se rappeler à notre bon souvenir. Après Albertville où la chaleur nous assaille de nouveau, nous décidons d’être sages et de rentrer par l’autoroute. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable, mais ça a le mérite de nous faire rentrer plus vite et de façon plus sûre. Un petit coup de remonte-file lors de travaux tout de même, pour conclure la journée et redonner une dernière poussée d’adrénaline, et nous voilà à la maison.

Le miroir du salon nous renvoie une sale image : les traits tirés, le cheveux gras, les vêtements tâchés. Mais il laisse aussi apparaître le plus important : le sourire qui se dessine au coin des lèvres et les étoiles dans nos yeux à tous les deux.

3 Comments

  1. Franck Saint Martin
    25 septembre 2018
    Reply

    Textes et images:un régal.Merci.

  2. Hélène et Michel
    28 septembre 2018
    Reply

    Beau voyage, et passionnant à lire !

  3. Zxr
    4 octobre 2018
    Reply

    J’ai les yeux remplis de virages et de montagnes 😍😍😍

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *